Murielle Kabile vient de la Martinique, terre de feu et de mémoire. À Paris, elle a choisi le cheveu crépu comme on choisit une langue : pour dire, pour créer, pour affirmer. Sous ses mains, la matière capillaire devient œuvre, sculpture vivante, dialogue entre coiffure, mode et art contemporain. Depuis plus de dix ans, elle trace ainsi un chemin singulier sur les scènes internationales, redonnant au cheveu afro toute sa noblesse.

C’est sur le tapis rouge du Festival de Cannes, en 2014, que son nom s’élève pour la première fois sous les flashes. Cannes agit alors comme une révélation : ses créations hair couture frappent par leur audace, leur verticalité, leur charge symbolique. Le cheveu y devient manifeste, identitaire, politique et profondément esthétique.

Année après année, Murielle Kabile revient à Cannes comme on revient à une scène. Le glamour y dialogue avec le sens, l’élégance avec l’héritage. Son art dépasse les frontières de la coiffure pour entrer pleinement dans celles du spectacle et du cinéma, où chaque coiffure raconte une histoire, et chaque apparition devient une prise de parole silencieuse mais puissante.


Propos recueillis par Laurent Adicéam Dixit

Créer pour se souvenir
Pourquoi l’histoire coloniale traverse l’œuvre de Murielle Kabile ?
Le colonialisme, l’esclavage, l’abolition, la ségrégation : ces thèmes traversent régulièrement les collections de Murielle, au point qu’elle en est devenue l’une des figures de proue dans le champ de la création contemporaine. 

Pourquoi cette histoire occupe-t-elle une place si centrale dans son travail ?
Si l’artiste souligne ne pas avoir été « éduquée dans l’histoire », ce sont pourtant les faits historiques qui, dit-elle, l’ont rattrapée. Une prise de conscience progressive, nourrie par la circulation massive de l’information sur les réseaux sociaux, où les récits liés à l’esclavage et à ses héritages sont aujourd’hui largement partagés et débattus.

Une conscience éveillée : des réseaux sociaux aux retour aux sources
Arrivée en Métropole dès l’âge de deux ans, Murielle a longtemps vécu loin de la Martinique, son île natale. Ce n’est qu’à l’âge adulte qu’elle y retourne véritablement, dans un mouvement qu’elle décrit comme un retour aux sources « J’ai eu l’occasion de retourner en Martinique pendant mon enfance avec ma mère et mes sœurs. Mais c’est surtout en grandissant que je me suis penchée sur mon île natale, pour mieux apprendre à me connaître et à comprendre ma culture. »
De cette quête personnelle est née une œuvre engagée, où la création devient outil de transmission et de mémoire. « Aujourd’hui, j’ai envie de mettre notre histoire dans mes créations. J’utilise la provocation et parfois la polémique de manière pacifique pour faire passer mon message. Il s’agit avant tout de se souvenir, de prendre conscience d’où l’on vient. C’est aussi dans cette démarche que j’ai choisi de mettre en avant le cheveu crépu de mon peuple dans mon travail. »

Au-delà des tendances : Créer des univers, pas des modes
Murielle rejette toute logique de tendance éphémère. Sa démarche s’inscrit dans un continuum, entre passé, présent et futur.
«Je ne suis pas la mode, je crée des univers pour qu’ils soient pérennes.»

Réapproprier les symboles : La robe missionnaire revisitée
Interrogée sur la célèbre robe missionnaire, symbole de domination et de contrôle du corps féminin dans le contexte colonial, la créatrice imagine immédiatement une réappropriation radicale. « J’aurais utilisé la longue chevelure des femmes pour couvrir leur corps, pour les vêtir. »

Sculpter autant qu’habiller : Le cheveu comme matière première
Aujourd’hui, Murielle sculpte autant qu’elle habille. Sa matière de prédilection : le cheveu, qu’il soit naturel ou synthétique. Elle combine les deux lorsque cela est possible, afin de magnifier le cheveu naturel et de lui offrir, grâce à sa technique, une seconde vie. Mais sa préférence va aux fibres synthétiques, pour des raisons à la fois pratiques et artistiques. « J’utilise différentes textures et matières de cheveux, naturels ou synthétiques, selon le résultat recherché. Je fais toutefois attention à l’utilisation des cheveux naturels, en raison des croyances et de la culture. Les cheveux synthétiques m’offrent davantage de possibilités : couleurs, textures, longueurs… comme un vêtement composé de fibres synthétiques, je les utilise pour confectionner mes créations. »

Ces fibres, précise-t-elle, sont achetées sous forme de queues de cheval imitant le cheveu humain. En revanche, aucune matière animale n’entre dans son processus de création. Ce choix est aussi éthique que symbolique. Murielle ne consomme ni viande ni poisson, et refuse toute ambiguïté dans le récit qu’elle construit. « Si je travaillais avec des poils d’animaux, l’histoire que je raconte ne serait plus la même. Dans mes photos, dans mes œuvres, je montre d’où je viens et quelles sont mes racines. »

Une identité textile façonnée par le métissage
Votre travail révèle un rapport très fort au vêtement et à la matière. Puisez-vous directement vos textiles dans votre île d’origine, la Martinique ?
« Oui et non. Il faut savoir que les tissus, comme le madras par exemple, proviennent de différents pays : c’est un textile importé. En réalité, je crée avant tout à partir de mon identité personnelle. Je m’appelle Murielle Kabile, avec un “i” ; ce n’est pas un nom d’artiste. Mes origines sont françaises, africaines et même kabyle-berbère. Ma passerelle, c’est le métissage pur. En devenant artiste, je m’y engage pleinement : je puise mon inspiration dans cet ADN. »

Si les matières ne sont pas exclusivement locales, l’imaginaire vestimentaire de la Martinique, lui, reste profondément ancré dans sa mémoire. Ce dont elle se souvient avant tout, ce sont les silhouettes élégantes croisées lors de ses séjours sur l’île.
Murielle évoque des femmes impeccablement vêtues, souvent habillées de manière chic et occidentale. Une image incarnée par sa mère, toujours « tirée à quatre épingles ». Comme beaucoup de femmes antillaises, elle accordait une grande importance à l’allure : coiffure soignée, accessoires, bijoux, vêtements choisis avec goût, sans oublier les talons aiguilles. « En Martinique, certaines femmes portaient aussi les tenues traditionnelles, avec leurs coiffes sur la tête et parées de bijoux en or. Et à l’église, tout le monde était endimanché. »

Était-ce un lieu que vous fréquentiez régulièrement ?
« Oui, notamment pour les mariages et les grandes occasions. »
Murielle revendique sans détour l’influence maternelle dans sa construction personnelle et artistique. Être toujours présentable, respecter son corps à travers le vêtement, revendiquer le droit de porter ce que l’on souhaite en tant que femme, tout en cultivant l’élégance : autant de principes hérités de sa mère. C’est d’ailleurs elle qui lui transmettra les bases de la couture. Très tôt, Murielle s’approprie cet univers. Dès l’âge de six ou sept ans, elle confectionne des vêtements pour ses poupées Barbie, qu’elle s’amuse aussi à coiffer. « Je ne me suis pas trompée de métier », dit-elle aujourd’hui avec le sourire.

S’embellir : une question d’âme autant que d’apparence
Interrogée sur la notion d’embellissement, Murielle élargit le propos au-delà du simple paraître. « S’embellir, ce n’est pas seulement se parer d’artifices. Il est essentiel d’être beau à l’intérieur, que l’âme soit belle. Et c’est cela, ensuite, qui rayonne vers l’extérieur. »

Dans cette perspective, le vêtement peut-il devenir le reflet de votre âme ?
« Oui », répond-elle sans hésiter.

Le vêtement, au-delà du genre et des normes
Accorde-t-on aujourd’hui suffisamment d’importance à ce que portent les hommes ?
« Oui, si cela fait partie de son trait de caractère. Certains hommes porteront plus d’attention à d’autres choses comme les voitures, le culturisme… L’essentiel, c’est ce qui leur procure du bien-être. »

À l’heure où les codes vestimentaires se brouillent et où les frontières de genre s’estompent, certains hommes n’hésitent plus à porter des robes. Un phénomène que la créatrice observe sans surprise. « On entre dans un monde nouveau. Mais il ne faut pas oublier que, dans le passé, les hommes portaient des pagnes, des toges. Les Écossais portent bien le kilt, le musulman la djellaba, un vêtement culturel et islamique, porté lors de grandes cérémonies religieuses.»

Pourriez-vous mettre/confectionner du religieux dans vos créations ?
« Si j’y vois un intérêt, pourquoi pas ? De toute façon, j’ai un côté religieux et spirituel. Je m’inspire beaucoup des divinités noires égyptiennes, des déesses africaines, que je mets à l’honneur dans mes créations. C’est une forme de dévotion pour moi. J’ai besoin de spiritualité pour créer. »

Vous avez une croyance dans le cheveu, expliquez-nous ?
« Ces croyances viennent de mon enfance. Ma mère nous disait de ne pas laisser traîner nos cheveux, de peur qu’ils soient récupérés par des personnes malintentionnées, à cause du “quimbois”*.  *Sorcellerie

Pour la créatrice, ces croyances, ces récits et ces symboles nourrissent une vision libérée du vêtement. Elle affirme que la mode est désormais unisexe : hommes et femmes puisent dans les mêmes portants, portent les mêmes parfums, bijoux ou maquillages. « C’est le monde nouveau. De plus en plus, on se réfère à des tendances qui vont vers la mode unisexe, et au-delà. »

Une anecdote issue de son expérience de créatrice illustre cette porosité des genres. « Je recherchais des mannequins pour un show. Lors du casting, la personne semblait être une femme, puis le jour du défilé, je me suis rendu compte qu’il s’agissait d’une personne transgenre. Je m’en suis très bien accommodée. » Murielle tient à le rappeler : quelle que soit l’identité de chacun, il n’y a chez elle ni jugement ni hiérarchie. Dans son univers, le vêtement devient un espace de liberté, d’expression et de respect, un langage ouvert, affranchi des normes figées.


Existe-t-il, selon vous, une limite à l’embellissement ? Et comment cette réflexion s’applique-t-elle à vous-même ?
« C’est à chacun de percevoir comment il ou elle conçoit son embellissement ; personnellement, j’ai une limite, elle concerne la chirurgie esthétique. Je ne conçois pas de modifier, de dénaturer mon aspect d’origine. Et de manière générale, on est beau comme on est ! »

Elle estime que le recours à la chirurgie esthétique est souvent la conséquence directe des pressions sociales, et se montre prudente face à ses dérives potentielles. « La plupart des gens qui ont recours à cela, c’est à cause des diktats de la société ; je précise que la chirurgie esthétique ne fait pas toujours de miracles, elle peut engendrer des dégâts. J’approuverais plus une chirurgie esthétique d’un ordre médical. »

Dans son univers créatif, l’embellissement peut toutefois prendre des formes radicales, voire spectaculaires. Murielle évoque les volumes impressionnants de cheveux visibles dans certaines de ses œuvres photographiques, tout en en précisant le cadre. Il s’agit, insiste-t-elle, d’une extravagance assumée mais éphémère, pensée pour produire une illusion visuelle. Un procédé entièrement lié à la scénographie et à l’expression artistique, sans volonté de s’inscrire dans la durée.

Le cheveu, symbole du féminin ?
Dans votre travail, le cheveu occupe une place centrale. Est-ce pour vous un marqueur de féminité ?
« Je viens de me raser la tête, donc ça répond à votre question ? » (éclats de rires.)

Le vêtement comme signature personnelle
Existe-t-il un vêtement dans lequel vous vous reconnaissez plus particulièrement ?
Murielle évoque sans hésitation le kimono, qu’elle affectionne dans ses versions revisitées.
« J’aime beaucoup porter mes kimonos dans une version made in Murielle, même si j’aime la version traditionnelle, c’est un vêtement que j’adore et que les femmes portent très bien. »

Aujourd’hui, la créatrice ne raisonne plus en termes de collections. Elle privilégie des pièces uniques, allant du vêtement à la sculpture capillaire. Il n’y a pas, chez elle, de création signature : chaque œuvre est différente, pensée indépendamment de la précédente.
Murielle explique inventer et réinventer au gré des thématiques, sans chercher à instaurer de fidélité formelle. Le cheveu demeure toutefois le fil conducteur de son travail, la matière première autour de laquelle tout s’articule. « J’ai un univers qui me permet d’orienter mes idées quand je confectionne, depuis quelques temps, l’inspiration me vient des divinités noires à travers l’Égypte impériale et l’Afrique ancestrale. »

Chez Murielle, l’embellissement n’est jamais une simple question d’apparence : il devient un langage artistique, une prise de position et une quête profondément spirituelle.

Un voyage initiatique entre mémoire, identité et spiritualité
« Le Journal de bord de la déesse Adara » raconte le voyage introspectif et spirituel de Murielle, incarnée sous la forme d’Adara, une déesse noire en quête de son identité et de ses racines. À travers la Martinique, la nature, les ancêtres, les rituels et la transmission, le récit célèbre la beauté des cheveux crépus, la féminité, la résilience et l’amour.

 

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